Relâcher Guy Turcotte, êtes-vous sérieux ?

by Olivier Kaestlé

Turcotte peut-il vraiment
réintégrer la société ?

Si les voies du Seigneur sont impénétrables, celles de la Justice, empruntant sans doute d’autres avenues, demeurent tout aussi mystérieuses.  Guy Turcotte est un homme qui, selon le verdict rendu par un jury de 11 personnes, n’avait pas conscience de ses actes au moment où, sous l’emprise d’une démence aussi brutale que passagère, il a assassiné en 2009 à Piedmont de 27 coups de couteau son fils de cinq ans, et de 19 autres sa fille de trois ans, dans un contexte de séparation houleuse.  La Commission d’examen des troubles mentaux a le plus sérieusement du monde envisagé, parmi trois options possibles, sa libération imminente.  Le principal critère d’évaluation : le degré de dangerosité pour la société.

Un peu suivant le modèle d’un procès, les deux parties devaient chacune présenter, ce 12 août, leurs experts et prouver leur point, avant que la réception de la  lettre mystérieuse d’une présumée connaissance de l’ancien cardiologue contenant des « allégations sérieuses » et des « informations importantes » ne vienne brouiller les cartes et entraîner le report de la séance au 4 novembre prochain.  D’ici là, Turcotte restera confiné à l’Institut Philippe Pinel.  N’eut été de ce coup de théâtre, le meurtrier de ses enfants aurait sérieusement pu se voir libéré.
« Il y a une possibilité réelle qu’il (Turcotte) soit bientôt libéré, affirmait dès le 6 juillet Louis-Michel Côté, avocat criminaliste spécialisé en psychiatrie légale.   Ce que le code criminel dit, c’est que s’il ne représente plus un risque important pour la sécurité du public, il doit être libéré de façon inconditionnelle. »  Vous avez bien lu : «  de façon inconditionnelle ». Et si c’était la société qui représentait un risque important pour la sécurité de Turcotte ?
Me Louis-Michel Côté
Reste la possibilité, apparemment nourrie par l’envoi de la lettre, que la dangerosité de l’homme soit établie, ce qui lui vaudrait l’internement pour une durée d’un an, avec réévaluation annuelle de son cas.  Il pourrait également se voir libérer avec modalités, si le risque pour le public est jugé « important mais assumable ».  Dans pareille éventualité, Turcotte devrait également se représenter devant la Commission dans un an à des fins de réévaluation en plus, entre-temps, de garder la paix, de demeurer dans un endroit connu ou approuvé, de ne pas consommer de drogue ni d’alcool, de ne pas entrer en contact avec certaines personnes (on peut présumer lesquelles…) et de respecter le plan de soins imposé. 
La moindre des choses…
J’insiste sur la dernière condition de la libération avec modalités : « respecter le plan de soins imposé ».  Cette option devrait, au même titre que le critère de dangerosité, devenir une condition incontournable dans le contexte d’une remise en liberté consécutive à un drame aussi bouleversant.  Supposons que, malgré l’incident de la lettre, le gars soit déclaré inoffensif, qu’il ne risque pas de sitôt de récidiver, ce qui ne serait pas surprenant, le critère de dangerosité pour autrui devrait-il vraiment rester le seul à considérer ? 
A-t-on sérieusement évalué qu’au lendemain du verdict le plus contesté de l’histoire judiciaire récente du Québec, on pourrait laisser cet homme retourner tranquillement à une vie normale, sans qu’il n’ait à affronter au quotidien le souvenir de ses victimes, de sa propre folie, la réprobation de son ex et de la famille de cette dernière ?  Même en préservant au maximum son anonymat, pourra-t-on éviter que des curieux finissent par découvrir sa retraite ?  Et le jugement de la population, on ne peut ne pas y avoir pensé. 
Karla Homolka : l’aimeriez-vous
pour voisine ?
Souvenons-nous de Karla Homolka.  Il n’a pas fallu longtemps avant que sa nouvelle identité, son adresse et son employeur ne fassent la manchette.  Or le cas de cette femme est fort différent.  Complice des homicides commis par son conjoint, Paul Bernardo, surnommé le violeur de Scarborough, Homolka était une sociopathe par association qui avait activement participé aux meurtres de nombreuses jeunes filles, dont sa propre sœur.  Malgré 12 ans de réclusion, elle avait toujours refusé toute forme de thérapie.  La Justice a choisi de la libérer le 4 juillet 2005, moyennant des informations incriminant son conjoint.  Son risque de dangerosité à elle avait bien davantage de quoi inquiéter que celui de Turcotte, citoyen irréprochable avant les meurtres.
Si, comme c’est fort possible, l’ancien cardiologue s’expatrie, à l’exemple d’Homolka, peut-t-il sérieusement retourner à la pratique médicale ?  Dans le cas improbable où il y serait autorisé, quel établissement prendrait le risque de l’engager sans mettre en péril sa crédibilité, sa réputation de moralité ou la confiance des patients ?  Comment envisager alors sa réinsertion sociale et professionnelle ?  Dans quelle branche se réorientera-t-il : garçon boucher, lanceur de couteaux dans un cirque, ou squeegee, un boulot qui lui permettrait de rentabiliser son expertise en lave-glace ?  Parlez-moi de perspectives d’avenir…
La cohérence, c’est pas criminel…
Si vous êtes de ceux, probablement majoritaires, qui considèrent que Turcotte aurait dû se voir reconnu criminellement responsable, encourir la perpétuité, ou mieux, voir la peine de mort rétablie exprès pour lui, vous devez trouver que je m’en fais bien inutilement pour pareil gibier de potence.  Si vous pensez ainsi, je dois vous dire que, sur la base du doute raisonnable, je suis solidaire du verdict très sensé et courageux des 11 citoyens intègres et responsables qui ont composé le jury du procès Turcotte.  Je rappelle que la photo de ma personne apparaissant dans mon blog reste très ressemblante, pour ceux qui voudraient s’en inspirer afin de modeler une poupée vaudoue prête à piquer. 
Isabelle Gaston : la douleur peut devenir
mauvaise conseillère.
Pour ne pas être en reste, je trouve dommageables et inquiétantes les nombreuses manifestations de protestations contre le verdict, bien que certaines revendications valent d’être examinées.  Ainsi, Isabelle Gaston a raison selon moi quand elle affirme que les experts psychiatres devraient rester indépendants, et non assujettis à le défense ou à la Couronne, dans un souci de neutralité et d’objectivité.  Par contre, l’hypothèse de supprimer les procès devant juge et jury constituerait une terrible erreur… judiciaire, si j’ose dire.  Une telle mesure donnerait beaucoup trop de latitude à un système qui ploie littéralement sous le poids d’abus de pouvoir de toutes sortes.
Abolir les procès devant jury, c’est supprimer la dernière possibilité citoyenne de se faire entendre dans une cour de justice où la démocratie est trop souvent malmenée.  C’est notamment ouvrir la porte aux verdicts décidés d’avance cautionnant de fausses allégations.  Mme Gaston a tort d’imputer la décision du jury à une quelconque ignorance ou incompétence.  Quand bien même ses membres connaîtraient par cœur le code criminel, ils auraient été contraints, compte tenu du concept de doute raisonnable, des paramètres expliqués par le juge et des avis des experts psychiatres, d’en arriver à la même conclusion.  Point à la ligne.

Notre justice aussi doit se montrer responsable.
Pour ce qui est de Turcotte, notre système ferait preuve d’une légèreté coupable, voire possiblement criminelle, si elle relâchait cet homme sans soutien psychosocial.  De l’avis de plusieurs, l’absence généralisée d’une telle assistance se trouve à l’origine de nombreuses tragédies impliquant des hommes dans le rôle du meurtrier.  À défaut d’avoir su prévenir, il faudrait, dans le cas présent, au moins songer à guérir.

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Isabelle Gaston July 2, 2012 at 12:04 am

1) Je ne pense pas qu’on devrait abolir les jury.
2) Une règle peut être légale, mais pas éthique. En ce moment, les psychiatres peuvent soumettre n’importe laquelle théorie ( même en dehors de leur champs de compétence) et AUCUN mécanisme de contrôle n’est en place pour surveiller les dérapages potentiels. Informez- vous et vous verrez que j’ai raison. J’ai fait le tour…si un psy dit une fausseté ou une aberration….et que personne ne s’en rend compte durant le procès et que la victime, et bien ce n’est ni les procureurs de la couronne, ni l’appel qui peuvent s’en charger. Ce n’est pas au TAQ et le Collège des médecins….jusqu’à maintenant pas de leur ressort. Pourtant, il existe des règles à suivre pour les expertises…le problème s’est qu’il N’y a personne pour voir à leur application. Il est là le problème.
Isabelle Gaston

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Olivier Kaestlé July 2, 2012 at 8:55 pm

Bonjour, Madame. J’ose croire, par la solidité de votre argumentaire et par la dureté de l’expérience qui la dû l’inspirer, que vous êtes bien qui vous prétendez. Sans doute appartenez-vous au club des mal cités parce que j’ai bien lu que vous étiez en faveur de l’abolition des jurys. Croyez bien que j’écris cette affirmation sans raillerie. Vous ne seriez pas la première à vous voir mal interprétée. Et tant que blogueur, ce désagrément m’arrive régulièrement.

Moi aussi, je suis sidéré de la crédibilité que certains psychiatres arrivent à trouver auprès de l’appareil juridique et de constater à quel point leur parole pèse lourd dans l’acquittement ou la libération de personnages douteux. Je cite, dans cette chronique, le cas de Karla Homolka. J’aurais pu mentionner celui de Marlène Chalfoun, ancienne agente de liaison auprès de criminels détenus, qui a défrayé la manchette, il y a déjà quelques années, pour avoir comploté le meurtre d’une parente et de ses enfants. Que cette femme s’en tire avec un verdict d’acquittement, à la suite du témoignage d’expert de Louis Morissette, accusé plus tard de mensonge dans le cadre de ses fonctions, a eu de quoi ébranler mes convictions – déjà fragiles – dans notre système judiciaire. http://olivierkaestle.blogspot.ca/2009/12/trio-infernal-et-fantasmes-hors-limites.html

Quoi qu’il en soit, reconnu criminellement responsable ou non, je ne crois pas que Turcotte devrait se voir libéré et l’annonce de sorties prochaines, non supervisées, suscite de l’inquiétude, qu’il s’agisse, surtout, de sa famille et de la vôtre, bien sûr, mais aussi envers le grand public et lui-même. J’avais commenté cette étonnante décision de la commission d’examen des troubles mentaux à la lumière d’un exemple mauricien d’un homme qui, en proie à un délire schizophrène, avait décapité ses deux parents, et qui pourra, contre toute attente, circuler librement. http://olivierkaestle.blogspot.ca/2012/05/si-vous-croyez-que-turcotte-ne-sera.html

Pour ce qui est de Guy Turcotte, j’ai défendu le verdict du jury et le trouve toujours plausible, compte tenu des paramètres imposés. De là à dire que je crois que cette position était tout à fait appropriée et conforme à la réalité, laissez-moi vous dire que les doutes m’ont assailli depuis, surtout si l’on considère la soudaine “reconversion” du personnage, les doutes émis par son psychiatre à l’Institut Pinel, et le refus de l’intéressé à suivre toute thérapie.

Je tiens à profiter de l’occasion pour vous témoigner ma plus entière sollicitude. à vous et à votre famille. Je suis moi-même père de famille, et je me demande comment je survivrais à la mort de mes enfants, surtout si leur décès devait survenir d’aussi terrible façon. Bon courage, Madame.

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Suian66 September 27, 2012 at 1:14 am

Les gens de Pinel sont vraiment inconsient de laisser sortir seul Guy Turcotte de 9hrs am jusquà 16heurs p.m. . N`oublions pas que c est un tueur d`une rare violence envers 2 enfants innocents.
Mais je crois que dan l`immédiat il devrait plustôt craidre pour sa sécurité personnelle que de la sécurité de la société. Les gens savent d`où il part pour sa randonnée et où il va, et les gens sont en colères après tout il a massacré ses petis enfants innocent sous l`effet du lave glace, il n`est pas fou dutout il a tout planifié avec vengeance. Qu`il fasse attention.

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Olivier Kaestlé September 27, 2012 at 6:14 pm

Votre réflexion est sans doute l’expression du point de vue de nombre de citoyens. Je pense aussi qu’il n’aurait pas dû se voir libérer, pour la sécurité de sa famille, dont sa soeur, qui semble le craindre, comme pour celle du public, mais je crois également, comme vous l’évoquez, que certaines personnes pourraient s’improviser juge, jury et bourreau.

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