Agnès Gruda, Peter Beinart et le boycott d’Israël

by David Ouellette

Agnès Gruda soutient aujourd’hui dans La Presse qu’il est possible de boycotter les implantations israéliennes en Cisjordanie « par amour d’Israël » en référence à l’essayiste juif américain Peter Beinart, un sioniste de gauche, qui prône un boycott juif des colonies. Je ne doute pas que Beinart soit animé par les meilleures intentions, à savoir retirer du chemin vers la paix ce qu’il considère, naïvement, comme étant le plus grand obstacle. Or, le conflit israélo-palestinien n’a pas attendu l’avènement des colonies dans les années 70 pour s’embraser un demi-siècle plus tôt. Le nerf du conflit, comme nous le répètent depuis près d’un siècle les dirigeants palestiniens et leurs alliés est le rejet de l’existence d’un État-nation juif sur quelque partie que ce soit de la terre historique et ancestrale du peuple juif. A l’est, comme à l’ouest de la « ligne verte ».

En effet, du point de vue palestinien, Israël, même à l’intérieur des lignes d’armistice de 1949, est un territoire arabe et musulman occupé. Pour le Hamas islamiste et ses alliés, il doit être « libéré » par la violence et l’anéantissement pur et simple des Juifs israéliens. Pour l’Autorité palestinienne et le Fatah de Mahmoud Abbas il doit être regagné par la mise en œuvre du « droit au retour » des millions de descendants des réfugiés arabes de la première guerre israélo-arabe en 1947-49 déclenchée dans la foulée de l’acceptation par le mouvement sioniste du partage de la Palestine mandataire britannique et de son rejet par les Arabes.

En désignant les implantations israéliennes en Cisjordanie comme le principal obstacle à un accord de paix fondé sur la solution des deux États pour deux peuples, Beinart détourne donc le regard du véritable écueil sur lequel achoppent depuis les années 1930 toutes les tentatives diplomatiques de partager entre deux peuples la terre située entre la Méditerranée et le Jourdain : le refus de reconnaître la réalité et la légitimité de l’État juif, ou le lien historique des Juifs avec cette terre, l’incitation à la haine des Juifs et au terrorisme, etc. Ce faisant, Beinart absout erronément les Palestiniens de toute responsabilité pour l’impasse dans laquelle le processus de paix s’est enlisé pour en transférer, injustement, le fardeau entier sur les seules épaules d’Israël.

C’est sans doute pour ces raisons que les principales organisations juives progressistes, aussi critiques soient-elles des colonies, ont refusé d’endosser l’appel de Beinart à un boycott des implantations israéliennes. Le président de JStreet, principal groupe de pression juif progressiste aux Etats-Unis, a explicitement rejeté cet appel en affirmant que la question des implantations doit être réglée dans un accord global de paix avec les Palestiniens. Aussi, alors que l’église presbytérienne des Etats-Unis s’apprêtait cette année à voter des sanctions contre les implantations, JStreet et American Friends of Peace Now (AFPN), se sont joints aux efforts de toute la communauté juive américaine pour convaincre (avec un succès partiel) l’église de s’abstenir d’adopter des mesures anti-israéliennes.

De pareilles campagnes, dénonçait l’organisation pacifiste juive américaine AFPN, « soulèvent de véritables et compréhensibles inquiétudes quant à l’antisémitisme mondial et à la perception que ces campagnes ne portent pas réellement (ou seulement) sur les politiques israéliennes, mais sont plutôt le reflet d’une haine profonde et du rejet d’Israël ».

Le proverbe dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Il est ironique, pour ne pas dire injurieux, qu’Agnès Gruda y ait ajouté son propre petit pavé en rapprochant Peter Beinart de l’appel au boycott d’un rapporteur indépendant de l’ONU condamné par la Haute Commissaire des droits de la personne elle-même pour ses sorties antisémites (pour Gruda il s’agit de simples « excès de langage »). Mais il y a peut-être là une leçon pour Beinart. Quand un Juif appelle au boycott d’autres Juifs, il ne faut pas s’étonner s’il finit par se retrouver dans le même panier que les ennemis d’Israël.

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Peter Largie November 14, 2012 at 11:42 pm

Simplifions un peu et évitons les méandres dans lesquels vous nous entrainez, vous abusez. Si la paix ne se réalise pas, c’est qu’il n’y a pas la volonté nécessaire de part et d’autre, et vice versa.
Utilisant la méme logique de globalisation que vous employez, vous dénoncez le boycott des produits israeliens provenant des colonies illégalements implantées. Donc il serait malvenu, pour ne pas dire antisémite, (et de fait présentement illegal en israel) pour quiconque de faire appel et d’exercer un pareil boycott. Nous sommes libres et feront le boycott comme bon nous semble, et ne comptez pas sur le« Protocol d’Ottawa», que les groupes de pression juifs tentent de nous enfoncer dans la gorge pour nous stopper. Ici c’est Agnes qui a raison, et en passant vous avez oublié de mentionner l’appel à un pareil boycott par la United Church of Canada, lors du General Council de aout 2012.Enfin.
«Il m’a affirmé qu’il suffit qu’un homme juif se sente victime d’antisémitisme pour que cette perception soit une réalité.-Charles Asher Small»

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